Christophe André – « En âge de mourir » – Extrait de son blog du 15 octobre 2014

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En âge de mourir
Cette après-midi d’octobre 2014, je marche seul dans les bois. C’est une belle journée d’automne, les feuilles jonchent le sol, composant une harmonie de verts, de jaunes et d’ocres. Le soleil transperce régulièrement les feuillages, à chaque fois que les nuages poussés par le vent le libèrent. La lumière devient alors magnifique. Je respire avec un plaisir tranquille l’air frais et les odeurs humides. Impression d’avoir déjà vécu ces instant des milliers de fois, et je me sens pourtant ravi comme un enfant qui découvre le monde.
Je repense à une visite récente à Toulouse où j’ai vécu ma jeunesse et fait mes débuts dans la psychiatrie. Lors de ce passage de quelques jours, j’ai vécu des moments émouvants, revu d’anciens amis, d’anciens patients. J’ai appris la maladie et la mort de certains. J’ai vu des visages et des corps qui avaient vieilli, de manière inégale. Certains avaient étonnamment peu changé ; d’autres étaient marqués.

Et tout à coup, tout doucement, se lève en moi le sentiment charnel du temps qui a passé. Je ressens la présence de l’âge. Une pensée s’installe au centre de mon esprit : « je suis un humain en âge de mourir ».
Si cela m’arrive demain, on ne pourra plus dire « parti trop tôt », encore moins « fauché dans sa jeunesse », etc. On pourra juste dire que ce fut une vie un peu plus courte que la moyenne. Pour nos pays en tout cas ; car à l’échelle de la planète entière, ce serait la moyenne, ce serait le moment où ma mort cesserait pour mes proches d’être un scandale pour être juste une tristesse.

Cette pensée qui ne veut pas partir ne provoque pas de mélancolie en moi, pas de détresse. Aujourd’hui, du moins. La journée est trop belle : j’ai du temps devant moi pour marcher et savourer chaque seconde ; pas de conférence ni de cours, pas de consultations ; juste du temps pour fouler les feuilles mortes, pour réfléchir et ressentir.
Chaque instant de vie, chaque pas est comme un cadeau supplémentaire que m’offre l’existence. Peut-être que je me dis cela car mon corps, en ce moment, ne me fait pas souffrir, ni ne m’envoie de signaux inquiétants. Peut-être que ce serait plus compliqué si c’était le cas. Peut-être.

Mais pour l’instant, l’humain en âge de mourir et dont le corps ne le fait pas souffrir marche tranquillement dans un sous-bois simple et splendide, trop content de renifler et d’admirer un automne de plus.